mardi 5 mars 2013

Les cheveux de Gene quand il a quitté Ween

Ca faisait un moment que je voyais les albums de Ween rangés alphabétiquement à côté de ceux de mon groupe favori et j'en connais certains qui se sont laissés happer comme ça. Mais non, j'ai plongé de tout mon corps en m’intéressant à Brant Bjork (ex-batteur de Fu Manchu et Kyuss) qui semblait être si admiratif du duo de New Hope, Pennsylvanie, qu'il y avait une bonne partie de la discographie du groupe sur son site de merchandising (il a été déplacé à cette adresse: là exactement et il ne lui appartient plus). Je me suis fourni au Gibert Joseph toulousain qui avait quasiment tous leurs disques à l’exception de Pure Guava que je n’ai jamais vu nulle part jusqu’ici dans les petits commerces locaux. La prise de contact s'est faite tout naturellement avec le morceau qui ouvre leur premier album. On ajuste ses lunettes de soleil et on poursuit. 
On se désosse facilement le cou sur "You Fucked up" et une fois que le tour de manège a été terminé pour la première fois, c'est devenu très clair: les morceaux nerveux les plus intéressants se dégottent chez les groupes pop et inversement, chez les groupes au répertoire très tendu, ce sont les morceaux les plus mélodiques qui font des chatouilles derrière la nuque. Il doit s'y cacher une histoire de schéma brisé ou de petit-déjeuner meilleur chez les autres que chez soi. Et puis ces paroles d'un goût douteux viennent donner au morceau la démesure des bons jours. Cette première piste nous tient par la main pour mieux suer physiquement un état inacceptable. C'est tout. La vérité implacable est pourtant à découvrir sur l'ensemble du disque et elle est divulguée en moins de temps qu’il n’en faut à Roger Rabbit pour se taper la grande rousse: Ween est polycéphale. Même sur ce premier album qui fut longtemps le seul que j’ai connu. 

Un premier angle d’écoute braque rapidement l'éclairage sur ce qui plaît à Brant Bjork, en amateur avisé de toute la scène hardcore 80's et de la scène heavy 70's. C'est bien simple, quand Ween joue Nan, on peut être sûr que Mike Watt est en train de péter quelque part dans ce vaste monde. Pour des raisons presque similaires, auxquelles on peut ajouter le second degré des paroles, on imagine fort bien Jack Black en fan inconditionnel des deux copains. L'envolée lyrique menée en concert sur "Don't get 2 close (2 my fantasy)" hé Jacko, tu vois de quoi je parle? Ouaip tu vois mon gros! Leur musique transporte par touches une toute autre sensibilité schizophrénique. Il ne faut pas trop se forcer pour mettre le doigt (I can put my finger on it) sur les plaisirs qui ont en toute certitude été déclenchés chez des artistes plus tournés vers la pop tel Jon Auer (des Posies) qui reprend Baby Bitch en le saupoudrant de tout son savoir-faire, ou encore chez les bordelais de Pull qui à l’instar de Ash sont les auteurs d’une reprise de "What Deaner was talking about" (à ranger aux côtés des meilleures chansons pop du monde moderne avec les autres que vous gardez secrètement pour vous). Pour l’anecdote, Pull n'y va pas par quatre chemins sur une chanson comme 4 tracks bed, composée à la gloire de cette pop bizarroïde mais vue d’une personnalité différente qui de fait laisse entrevoir des influences toutes britanniques, plus sérieuses et moins débridées (Boo Radleys entre autres).

Pour revenir à Gene et Dean, leur inspiration est broutée dans les pâturages qui s'étendent du heavy à la pop 60’s ou même lorsqu'ils se promènent dans les prés du music-hall, de la folk, du punk, de la country ou du hip-hop... Et j'en oublie certainement. Cela donne à ressentir un sentiment de liberté qui peut rappeler celui qu'on a lorsqu'on erre sans but et sans attaches dans une ville qu'on ne connaît pas. Mais parmi tous les vices qui nous poussent dans leur foutue barque, règne leur songwriting qui sur leurs premiers disques est noyé au milieu de toutes sortes d’effets bizarres et là, il faut s'accrocher un minimum pour dénicher les Don’t Laugh (I Love you), Pork roll Egg and Cheese, Birthday Boy, et compagnie... Les voix sont tantôt graves, tantôt plus aiguës. Roky Erickson leur aurait collé un procès aux fesses s’il avait entendu ce qu’ils ont fait sur The Stallion Pt. 3. Ou bien a-t-il écouté, souri et a oublié. On arrive au sujet qui fâche et on va parler de pop lo-fi puisque c'en est partiellement sur les 3 premiers albums. Une pop où la spontanéité est omniprésente. Sur l’étagère, il est difficile de procurer à Ween une place qui leur revient mais si on avait rangé Pure Guava près des premiers enregistrements de Daniel Johnston par exemple, on ne s’en serait pas formalisé. "Beaucoup de songwriters auraient donné n'importe quoi pour avoir écrit ne serait-ce qu'une chanson aussi bonne qu'une chanson de Daniel Johnston, et il en a des centaines" a dit Dean Ween un jour où il y avait beaucoup de lumière qui perçait par la véranda. 

Bien que tout ne soit qu'une succession de détails perfides, parlons un peu de façon globale. Au fil des albums, comme chez la plupart de leurs congénères lo-fi du milieu des années 90, ils se sont déferrés de ce que l'on peut voir aujourd'hui comme une contrainte esthétique intéressante mais qui ne se suffit pas à elle-même si elle n'est pas spontanée et accompagnée d'un songwriting qui tient la route. La trajectoire logique est l'évolution. Dès qu'ils eurent un peu de succès et ce dès Chocolate And Cheese en 1994, les choix de production se font plus généreux. Ils partent aussitôt enregistrer avec Ben Vaugnh. Il en advient un album country sur lequel jouent de vieilles rosses de Nashville. Une chanson comme Piss Up A Rope donne aux deux amigos l'occasion de chanter un refrain country en nous faisant croire que c'est du hip-hop. Plus tard, ils utiliseront l'autotune avec autant d'aisance et de fun (Spirit Walker). La pop rondement léchée qu'ils produisent sur White Pepper laisse déceler des ressemblances avec XTC de la période Skylarking mais ils ne peuvent pas s''empêcher d'assaisonner la mayonnaise de morceaux country (Falling Down) ou punk (Stroker Ace). Il y a d'autres moments où on reste coi devant une musique totalement dépourvue d'émotions, comme ces sifflements d'oiseaux un peu toc sur "Zoloft" qui nous tirent par le bras dans un appartement kitsh au milieu duquel on aurait posé une cage avec un canari empaillé à l'intérieur. Un magnétophone caché derrière produirait ces sifflements impersonnels. La réaction provoquée diffère à chaque écoute. Et c’est ainsi de suite. Rien ne se ressemble sur leurs disques. Les influences défilent par wagons. On passe d’un style à un autre en permanence, de l'émotion à l'absence d'émotion, et ce n'est pourtant pas l'argument, menaçant pour l'homogénéité, qui me donne envie de signer de suite. Tout le monde aime Ween pour une raison différente mais surtout parce qu'ils font les choses bien et avec un talent tout naturel.  Ils se placent hors du contexte. Ils lâchent les retardataires. On a tous le cul entre deux chaises au moment de synthétiser nos goûts en matière de musique. On ne veut pas savoir comment ça se passe du côté de chez Gener et Deaner. C'est rassurant. Selon la bio que donnait Twin/Tone, "Ween joue de la musique gospel". On s'en tiendra là.
Si on revient aux sources, une autre face de Ween qu'il faut apprendre à connaître est celle ancrée dans leurs premières années. Quand on écoute le Live at The Cat's Cradle, rade situé à Chapel Hill, on imagine deux gars qui, comme des dizaines d’autres à leur façon, viennent d'un petit bled des Etats-Unis et s'en vont faire le tour de l’Amérique pour jouer leurs chansons. Sans batteur mais on s'en fout, on a enregistré les parties de batterie, on passe ça dans la sono et on fait quand même un show gigantesque. Dans l'esprit, car on a peine à imaginer même une vingtaine de spectateurs. Mickey Melchiondo (Dean) et Aaron Freeman (Gene) se connaissent depuis l'adolescence et ont grandi tout près de Philadelphie. Quand la séparation du groupe a été annoncée l'année dernière, j'ai pensé que cela s'était fait tout naturellement pour qu'ils puissent passer à autre chose. Aaron Freeman a d'ailleurs dans la foulée sorti son disque de reprises de Rod McKuen. Les raisons de la séparation sont en fait un peu plus compliquées et c'est en partie lié aux problèmes de drogues de Gene Ween. Cette page résume un échange qu'ils ont eu sur le forum officiel du groupe:


C'est finalement très banal et presque triste, comme les cheveux de Gene Ween, subitement devenus gris l'année dernière.

2 commentaires:

  1. Texte très dense et très inspiré qui me donne envie de m'intéresser à ce groupe que je connais très mal...

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